Cherreads

Chapter 46 - Pourquoi j’ai peur d’être seul maintenant ?

Kael courait à travers les rues désertes, le souffle court et saccadé, chaque inspiration brûlant comme du feu dans sa gorge.

Le sol semblait vibrer sous ses pas, ou peut-être était-ce son propre cœur qui cognait si fort qu'il résonnait dans tout son corps.

La sueur coulait sur son front, piquait ses yeux, mélangeant sa vision en un flou de lumières vacillantes et d'ombres allongées par le soleil couchant.

L'air était lourd, chargé d'une odeur métallique – celle des arches qui pulsaient faiblement au-dessus, mais aussi quelque chose de plus primal, de pourri, comme la chair qui se corrompt.

Derrière lui, le grognement.

Rauque.

Guttural.

Un son qui n'était plus humain, mais quelque chose de primal, de déchiré de l'intérieur.

Les pas lourds de la créature frappaient le pavé avec un rythme irrégulier, comme des os qui claquent.

Plus proche.

Toujours plus proche.

Kael n'osait pas se retourner.

Mais il l'entendait.

Le raclement des griffes sur le sol.

Le halètement humide, comme une respiration à travers une gorge déchirée.

L'odeur – insupportable.

Pourriture.

Chaleur anormale.

Comme si le corps brûlait de l'intérieur.

Il tourna dans une ruelle étroite, les murs humides effleurant ses épaules.

Ses jambes tremblaient, les muscles en feu.

Il cria, pour la première fois de sa vie, d'une voix qu'il ne reconnaissait pas.

— « À l'aide ! Quelqu'un ! »

Le cri se perdit dans le vide.

Les fenêtres étaient fermées.

Les portes barricadées.

Personne ne vint.

Personne ne répondit.

> Personne ne vient jamais.

> Parce que je suis seul.

> Toujours seul.

> Le monde fuit.

> Et moi, je reste.

Il accéléra, mais la créature gagnait du terrain.

Un grognement plus proche.

Une griffe qui effleura son dos, déchirant le tissu de sa veste.

La douleur vive, comme une brûlure.

Il trébucha.

Tomba à genoux.

Le monstre le rattrapa.

Une force brutale le propulsa contre un mur.

L'impact fut violent.

Son dos heurta la brique avec un craquement sourd.

Sa tête rebondit.

Un éclair blanc devant les yeux.

Du sang dans la bouche – goût métallique, chaud.

La vision brouillée, le monde qui tournait.

Il glissa au sol.

La douleur partout.

Dans les côtes.

Dans la tête.

Dans chaque inspiration qui semblait déchirer ses poumons.

Il toussa.

Du sang sur les lèvres.

Sur le sol.

Il leva les yeux.

La créature s'approcha.

Lentement.

Sa peau fissurée, comme de la porcelaine brisée, laissait suinter une lumière instable, veinée de noir.

Ses yeux – plus des yeux, mais des puits vides, noirs, où quelque chose de rageur bouillonnait.

Sa bouche ouverte sur des dents irrégulières, bave mousseuse coulant sur le menton.

L'odeur – insupportable.

Pourriture.

Chaleur anormale.

Comme si le corps brûlait de l'intérieur.

Kael recula contre le mur.

La douleur le paralysait presque.

Il regarda à gauche.

Une petite ruelle adjacente.

Et là, paralysé contre un conteneur, un petit garçon.

Sept ou huit ans.

Les yeux écarquillés de terreur.

Le corps tremblant.

Incapable de bouger.

De crier.

La pensée vint.

Froide.

Choquante.

> Si je cours vers lui…

> Si je le dépasse…

> La chose s'occupera de l'enfant.

> J'aurai le temps.

> Je vivrai.

Il posa la main au sol.

Essaya de se lever.

Les jambes flageolantes.

> Juste courir.

> Le dépasser.

> Survivre.

Mais il s'arrêta.

Noah.

Le visage de Noah derrière la bulle.

Le rêve qu'il n'avait pas vécu.

L'hésitation qui avait tout coûté.

> Toute ma vie… j'ai hésité.

> Et ça n'a rien apporté de bon.

> Rien.

> Que de la perte.

> Que du vide.

Il regarda la créature.

Puis l'enfant.

> J'ai peur.

> Peur de mourir.

> Peur de ce monde.

> Peur de moi.

> Je me cachais.

> Je disais que le monde était cruel.

> Que les gens étaient fous.

> Mais non.

> C'est moi.

> Moi qui suis le problème.

> Moi qui porte le vide.

> Moi qui laisse les autres mourir.

Les larmes coulèrent.

Silencieuses.

Mélangées au sang.

Il se leva.

Lentement.

Malgré la douleur qui irradiait dans chaque os.

Il s'interposa entre le monstre et l'enfant.

Les bras écartés.

Le corps tremblant.

— « Cours ! Va chercher de l'aide ! »

L'enfant partit.

En titubant.

En pleurant.

Mais il partit.

La créature grogna.

Bondit.

Kael n'eut pas le temps de réagir.

L'impact le projeta au sol.

La douleur explosa.

Partout.

Ses côtes craquèrent.

Son bras se tordit.

Du sang jaillit de sa bouche.

Il roula sur le côté.

La créature au-dessus de lui.

Griffes levées.

Il n'avait plus de force.

La créature le surplombait.

Griffes levées.

Grognement rauque.

L'air chargé de cette odeur de pourriture et de brûlé.

Kael n'avait plus de force.

Son corps était brisé.

Du sang coulait de sa bouche, de son front.

Chaque respiration était une souffrance.

Il regarda le monstre.

Puis le ciel.

Les arches lointaines, indifférentes.

Les pensées affluaient.

Calmes.

Presque apaisées.

> Ichaan…

> Tu vas l'apprendre comment ?

> Tu vas te sentir coupable.

> Tu vas penser que tu aurais dû être là.

> Que tu aurais pu m'arrêter.

> Mais c'est pas ta faute.

> Tu as été le seul à rester.

> Le seul à me tendre la main.

> Merci, frère.

> Pour tout.

> Pour les rires.

> Pour les jours où tu m'as fait oublier le vide.

> Tu vas continuer à courir.

> À vivre.

> Pour nous deux.

> Noah…

> Je suis désolé.

> Je n'ai pas été meilleur.

> Je n'ai pas pu te sauver.

> J'ai hésité.

> Encore.

> Pardonne-moi.

> J'aurais voulu être celui qui te donne le monde.

> Le soleil.

> La liberté.

> Mais j'ai échoué.

> Comme toujours.

Et puis elle.

> Maman…

> Toute ma vie, j'ai attendu.

> J'ai attendu que tu reviennes pour de bon.

> Que tu choisisses moi.

> Au lieu de ton pouvoir.

> De ta légende.

> J'ai eu mal.

> Si mal.

> J'ai haï tes absences.

> Tes excuses.

> Tes retours trop courts.

> Tes mains qui tremblaient quand tu me touchais trop longtemps.

> J'ai cru que tu m'avais abandonné parce que j'étais faible.

> Parce que je te vidais.

> Mais hier… au parc… tu t'es mise devant.

> Tu as forcé ce qui te restait.

> Pour me protéger.

> Pour nous protéger.

> Tu as pensé à moi.

> Avant tout.

> Avant ta sécurité.

> Avant ta légende qui s'effaçait.

> Et maintenant… je comprends.

> Tu as choisi mal, autrefois.

> Parce que tu avais peur.

> Peur de perdre ta force.

> Peur de perdre ta place.

> Peur de me perdre en me gardant trop près.

> Tu as cru que partir était me protéger.

> Me laisser grandir dans un monde stable.

> Tu as essayé de réparer de loin.

> À ta façon.

> Tard.

> Mais tu as essayé.

Les larmes coulèrent.

Mélangées au sang.

> Maman…

> Je te pardonne.

> Pour tout.

> Pour les absences qui m'ont laissé seul.

> Pour les silences qui m'ont fait douter.

> Pour les choix qui nous ont brisés tous les deux.

> Je te pardonne.

> Parce que moi aussi, j'ai choisi mal.

> J'ai hésité.

> J'ai fui.

> J'ai caché ma peur derrière la colère.

> Mais toi… tu es revenue.

> Tu as essayé.

> Et au parc… tu as choisi moi.

> Je te pardonne.

> Et je t'aime.

> Malgré tout.

La griffe descendit.

> Je te pardonne.

Puis plus rien.

Le noir.

Le silence.

Je suis né avec un vide en moi.

Pas un vide comme les autres.

Pas un manque d'amour ou de résonance normale.

Un vide qui prend.

Qui annule.

Qui fait fuir les gens sans qu'ils sachent pourquoi.

Depuis toujours, j'ai senti que j'étais différent.

Les places vides autour de moi à l'école.

Les regards qui s'écartaient.

Les amis qui s'éloignaient sans explication.

Je me disais que c'était eux.

Que le monde était cruel.

Que les gens étaient superficiels.

Mais non.

C'était moi.

Je vidais tout.

Sans le vouloir.

Ma mère.

Ichaan.

Même les inconnus qui passaient trop près.

J'ai grandi en me cachant.

En faisant semblant que ça ne me touchait pas.

En disant que je m'en foutais.

Que j'étais mieux seul.

Mais au fond, j'avais peur.

Peur d'être un monstre.

Peur de détruire ceux que j'aime.

Peur de ne jamais être normal.

J'ai hésité.

Toute ma vie.

À tendre la main.

À approcher.

À essayer.

Et maintenant…

Le présent revint.

Brutal.

Douloureux.

La main déformée de la créature transperçait mon ventre.

Froide.

Humide.

Osseuse.

La douleur explosa.

Vive.

Insoutenable.

Comme si on m'arrachait les entrailles d'un coup sec.

Le sang chaud coula immédiatement, abondant, trempant mon pull, coulant le long de mes jambes.

Je baissai les yeux.

La main était enfoncée jusqu'au poignet.

La créature grognait, les yeux noirs fixés sur moi.

Rage.

Faim.

Je toussai.

Du sang dans la bouche.

Goût métallique, chaud, qui me remplissait la gorge.

Je pressai la plaie.

Mais le sang passait entre mes doigts.

Chaud.

Visqueux.

La vision se brouilla.

Le monde tourna.

Je glissai au sol.

Dos contre le mur.

La créature retira lentement la main.

Avec un bruit humide.

Dégoûtant.

Le sang jaillit.

Plus fort.

« J'ai passé ma vie à fuir les gens… et maintenant que je pars, j'me demande juste…

pourquoi j'ai si peur d'être seul maintenant ? »

More Chapters