Le visage de Rory était marqué par des regrets profonds — non pas pour lui-même, mais pour tous ceux qu'ils n'avaient pas pu sauver.
Pauvre Rory.
Pendant que moi, j'étais à l'église, lui restait dans son salon, immobile, les yeux rivés sur les informations en continu. Les mêmes visages, les mêmes corps, les mêmes mensonges répétés jusqu'à l'écœurement.
Puis son téléphone sonna.
Michaël.
Il était dans un bar. Sa voix était légèrement couverte par le bruit ambiant. Il lui demanda de le rejoindre. Rory n'en avait aucune envie. Pas ce soir. Pas après tout ça. Mais malgré lui, il attrapa son manteau et sortit.
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Au bar
Dans une ruelle humide, un panneau lumineux projetait son éclat tremblant sur le sol insalubre de la grande ville. Rory avançait lentement, épuisé, l'esprit lourd.
— Pourquoi il m'invite ici ? grogna-t-il, ses pas résonnant faiblement sur le pavé détrempé.
À l'intérieur, Michaël était déjà installé au comptoir, une bière à la main. L'odeur de l'alcool était forte, presque suffocante.
— J'ai toujours respecté tes goûts, mais là… pourquoi tu m'as fait venir ici ? dit Rory en s'asseyant.
Un sourire discret se dessina sur les lèvres de Michaël.
— Disons que les journalistes connaissent mes habitudes. Ils m'attendent toujours quelque part pour me bombarder de questions. Ce lieu m'a été recommandé par Nathalie.
Il prit une gorgée aussitôt après.
— Ah… je comprends mieux. J'avais oublié que ta femme était une vraie fêtarde. Et dis-lui merci pour le restaurant à la dernière minute, répondit Rory.
L'ambiance du bar contrastait violemment avec le silence intérieur qui les habitait tous les deux.
— Oui… elle attend toujours, dit Michaël avec un sourire sincère, presque fatigué.
Rory sourit à son tour. Cela faisait des jours qu'il n'avait pas ressenti un instant aussi léger. Pendant quelques secondes, il oublia presque son renvoi temporaire.
Presque.
La question brûlait ses lèvres. Il se retenait. Autour d'eux, les clients s'agitaient sous l'effet de l'alcool, tandis que la serveuse gérait tout avec une maîtrise tranquille.
Michaël vida sa bière d'un trait.
La serveuse, étonnée, lui adressa un sourire chargé d'une sensualité mécanique, utilisée pour amadouer les clients.
Rory hocha la tête.
— Eh ben… tu avais soif. Mais ne me dis pas que tu m'as fait venir juste pour que je te regarde boire.
Michaël resta silencieux une seconde. Il cherchait les mots. Ceux qui brûlaient sa gorge, mais qu'il avait peur de prononcer.
— Ouais… t'as raison. Je sais que tu ne seras pas d'accord, mais je devais t'en parler. On a créé un groupe…
Rory le coupa net.
— Je m'en doutais. Mais essaie de me dire en quoi c'est utile, parce que moi, je ne vois pas la réponse.
Il posa ses mains sur le comptoir. Son souffle se fit court, lourd, comme un poids invisible.
— Quand on était au S.H.A.R.D, on avait toutes les ressources possibles… et pourtant, aucun résultat.
— C'est vrai, répondit Michaël sans détour. Mais nous sommes les seuls capables de l'arrêter. Les seuls à avoir découvert son existence. Les seuls à avoir compris qu'il sévit depuis des années.
Nous avons établi qu'il s'agit d'un homme. Identifié ses zones de chasse.
Si une autre unité reprend le dossier, qu'elle le fasse. Mais nous… on continue. Même dans l'ombre.
Il poursuivit, la voix plus dure :
— Combien de fois le SHARD s'est moqué de toi quand tu parlais d'un tueur en série ? Et pourtant, tu t'es battu. Tu n'avais pas d'équipe, mais tu as relié les meurtres. Tu as vu ce que personne ne voulait voir.
Rory écoutait. Les souvenirs remontaient.
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Dix ans plus tôt
Rory n'était qu'un bleu au SHARD.
Ce jour-là, il venait de déposer un dossier dans le bureau du chef quand il entendit parler d'un meurtre d'une violence extrême.
Un homme d'une cinquantaine d'années.
Démembré.
Chaque pièce de la maison avait reçu sa part.
La tête… dans le congélateur.
Son premier contact avec moi.
Le souvenir le frappa de plein fouet.
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Il resta silencieux.
— Je comprends ce que tu dis… mais ce n'est pas aussi simple pour moi, murmura-t-il.
Michaël le fixa droit dans les yeux.
— Et ton cœur ? Ton instinct de flic ? Qu'est-ce qu'il te dit ?
Rory trembla.
— Mon cœur me demande juste de tuer cet homme. Pas pour moi. Pour les autres. Pour tout le monde.
Et ça… ça vaut plus que mon poste. Plus que l'avis des journalistes.
C'est pour l'humanité.
Un silence.
— C'est beau ce que tu dis, mon frère, répondit Michaël. Alors c'est d'accord ? Tu nous rejoins ?
Rory inspira profondément.
— Alors… on y va maintenant.
Ils quittèrent le bar. Un taxi les emmena jusqu'à un ancien entrepôt militaire.
Un lieu oublié.
Un accès laissé par un ami de Bradford.
La Brigade Fantôme venait de naître.
